Action sociale du Casip
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Transmettre la mémoire … de bouche à oreille !

Le projet Bouche à Oreille répond à deux nécessités : créer l’échange entre des générations qui ne se rencontrent plus et transmettre la mémoire encore vive des heures sombres de la shoah aux plus jeunes.

Cet après-midi  de janvier, les élèves d’une classe de 3e du Collège St Joseph de Pantin écoutent l’Histoire racontée par ces aînés qui l’ont vécue et y ont survécu.

Dans la grande salle de classe l’ambiance est pour le moins étonnante : le bruit des conversations est feutré et la concentration palpable. La classe est répartie en une dizaine de petits groupes de 3 ou 4 élèves autour d’un témoin. Ces derniers, parfois accompagnés de leurs conjoints, sont des enfants cachés ou des survivants des camps. Pour cette 2e rencontre, l’échange est naturel, les questions fusent, l’humour des réponses aussi, parfois pour adoucir le propos. Pleinement à l’écoute, les jeunes prennent des notes. « Ils sont dans un respect total, très impressionnés, avec une sorte de pudeur aussi : ils ne savent pas jusqu’où ils peuvent aller dans les questions sans tomber dans l’horreur » témoigne avec émotion Raphaël Lardet, leur professeur d’Histoire Géo. Il confie aussi « ne jamais les avoir vu bosser comme ça, ils sont à fond là et ça les fait mûrir aussi ». Et de fait, le projet est ambitieux puisqu’il aboutit à la rédaction par les élèves d’un livret de témoignages qui sera édité ainsi qu’à un film retraçant les temps forts de ces rencontres.

Quand l’éducation intègre la mémoire

C’est la première fois que le collège St Joseph tente l’expérience de Bouche à Oreille. Deux professeurs ont souhaité la mener avec leur classe de 3e : Raphaël Lardet, professeur d’Histoire-Géo et Christelle Pallardy, professeure de français. Tous deux expliquent avoir éprouvé le besoin d’agir après avoir observé une montée progressive d’antisémitisme notamment dans leurs précédents établissements : « il nous faut lutter contre cela, sensibiliser les jeunes qui sont les citoyens de demain ». Et tous les deux s’y sont énormément investis parce que « on stigmatise toujours le 9-3, la Seine St Denis, mais beaucoup seraient surpris de la qualité de ces enfants, de leurs valeurs humaines » sourit Raphaël Lardet. « Ici on compte environ une douzaine d’origines différentes parmi nos élèves, et beaucoup établissent un rapport direct entre la shoah et leur propre identité, cela les fait réfléchir » explique Christelle Pallardy. Pour le professeur d’Histoire géo, cela va même plus loin : « c’est un échange croisé qui se fait entre les rescapés d’une des plus inhumaines discriminations de l’histoire et ces jeunes qui sont parfois eux-mêmes victimes de discriminations diverses et variées. Pour eux, au-delà des terribles faits historiques, c’est souvent un message d’espoir et de vie qu’ils en retirent, l’idée qu’on peut vaincre la fatalité ».

Il suffit de s’approcher d’un petit groupe pour mieux comprendre de quoi parlent les profs : Entouré de 4 jeunes collégiennes, Jacques Watmann raconte son histoire : arrêté à 6 ans avec ses parents, il connaitra plusieurs camps d’internement avant de finir la guerre caché dans l’Aveyron. Son père ne reviendra pas de Majdanek. A la question d’une des jeunes filles sur la difficulté de se reconstruire, de réussir tout seul, il semble répondre à une interrogation non formulée : « Quand on n’a plus rien, ou qu’on vient d’un milieu défavorisé, on réussit beaucoup mieux parce qu’on a la rage, l’envie d’y arriver : n’oubliez jamais cela et si vous apprenez à aimer ce que vous faites, c’est bien moins dur ». 

Un échange qui permet de mesurer combien la transmission ne se fait pas seulement sur les faits mais aussi sur une expérience de vie.

Ceux qui auront vu les derniers témoins…

En passant entre les groupes on ressent le respect profond de ces jeunes en face de ceux qui ont connu la barbarie nazie : « Nos élèves ont conscience qu’ils sont une des dernières générations à pouvoir rencontrer des témoins directs » confirme Raphaël Lardet.

En préface du recueil des témoignages de 2017, Karen Fredj, la Directrice Générale du Casip-Cojasor écrit : « Lorsque les derniers témoins de la shoah et de la Seconde Guerre Mondiale auront disparu, demeureront les gardiens de la mémoire, les trop rares personnes qui, de leurs propres oreilles et de leurs propres yeux, les auront vu et entendu. »

Est-ce que ces élèves ont compris qu’un jour ils devront témoigner à leur tour ?
Ils le disent avec leurs mots.  Et que ce soit Igor, Nawal, Damian, Shulé, Najwa, Sophie ou Andrea les mêmes mots reviennent : « c’est beaucoup plus réel et passionnant qu’un cours d’histoire, je m’en souviendrai toujours », « On apprends tellement de choses, ça nous cultive, c’est pas comme un documentaire : ils l’ont vécu vraiment », « c’est fort, ça ne s’oublie pas », ça nous aide à mieux comprendre ce qu’ils ont vécu, à savoir la vérité », « Ma mère m’a dit que c’était une chance, elle a raison ».

Et puis il y a ce qui n’est ni prévisible, ni programmable, qui arrive … ou pas : ces liens qui se tissent subtilement entre ces mondes qui n’avaient rien pour se croiser.

Parmi les témoins présents ce jour-là, il y a Victor Perahia, déporté à l’âge de 9 ans à Bergen Belsen. Il est entouré des 3 jeunes garçons qui ont recueilli son témoignage. L’un d’eux murmure avec une émotion mal dissimulée : « Il est touchant Mr Perahia, c’est dur son histoire quand même ! » De l’autre côté de la table, son copain hoche la tête avec gravité : « Moi en tout cas ça me fait très plaisir de vous connaître : je ne vous oublierai pas ». Victor Perahia sourit : « Pour moi aussi c’est un plaisir cette rencontre ! Vous êtes jeunes, intelligents et je suis très heureux d’avoir partagé mon histoire avec vous. »

La rencontre touche à sa fin et, dans un joyeux brouhaha chaque groupe tient à raccompagner son témoin à travers les couloirs du collège, certains apportant même un soutien physique avec beaucoup de délicatesse. Une belle image d’humanité qui vient démentir certains clichés cyniques des réseaux sociaux.

Pour continuer à dire ‘’plus jamais ça’’

Désormais, le temps presse : les témoins directs se font rares, ils s’en vont un à un, inexorablement. La transmission peut s’inscrire de mille façons et la jeunesse reste un vecteur puissant pour entretenir le devoir de mémoire et éclairer le futur.

Inspiré d’une démarche de transmission pratiquée en Israël, cela fait tout juste dix ans que « de Bouche à Oreille » a été mis en place par le Casip-Cojasor.

« L’idée c’était d’instaurer une nouvelle forme de témoignage pour les témoins qui s’adressent ici à des très jeunes, en petit comité et de façon interactive. L’intimité renforce la transmission » explique avec passion Sylvaine Cohen, chargée de mission ‘’Lien social et Mémoire’’, en charge du projet au Casip-Cojasor. Elle a suivi les 12 sessions qui ont eu lieu depuis 2009 dans différents établissements publics ou privés de la région parisienne, avec une méthodologie désormais éprouvée. Réunis en petits groupes, les jeunes sont sensibilisés à l’approche des personnes âgées et à l’importance de ces témoignages de survivants. Au terme de trois rencontres, chaque groupe aura collecté et rédigé le parcours de vie de son témoin : sa vie avant la guerre, ce qu’il a vécu pendant la guerre et enfin comment il s’est reconstruit. En parallèle de la rédaction du livret, avec documents et photos ainsi que les messages des proviseurs et professeurs qui ont accompagné le projet, chaque participant exprime son ressenti ou délivre un message filmé pour que tous gardent un souvenir tangible de ce passage de témoin.

« Cela prend du temps à mettre en place, il faut trouver les établissements qui acceptent de tenter l’expérience, mais depuis quelques années, ce ne sont plus uniquement les écoles juives qui font la démarche, des collèges laïcs et catholiques les ont rejoints, comme le Collège des Oiseaux dans le 16e et ça c’est essentiel pour multiplier les voix ! » détaille Sylvaine Cohen qui consacre la majeure partie de son activité à ce projet.

Combien pourront encore témoigner dans 5 ans ? Nul ne le sait, mais l’initiative mériterait d’être étendue, reproduite non seulement à Paris mais dans les grandes villes françaises et au-delà. Pour transmettre le plus loin possible, mais aussi et surtout comme un outil de lutte contre un antisémitisme en pleine expansion

Par Sonia Cahen-Amiel

Service familial